Thomas Sankara Conference de presse 4 Aout 1986
Interview · Marxism & Socialist Theory · August 4, 1986 · 01:03:35
Thomas Sankara, Gisèle Abitso, Adrien Bélier, Jeanne Berisbille, Steven Smith
Summary
In this August 4, 1986 press conference in Ouagadougou, Burkinabé President Thomas Sankara engages with international journalists on topics spanning domestic policy, regional relations, and global struggles. He addresses questions on press freedom, the gradual evolution of revolutionary political structures, and the achievements and ongoing challenges of the revolution, emphasizing the necessity of popular consciousness and self-reliance. On foreign affairs, Sankara discusses efforts to maintain peace with neighboring Mali, defends the anti-apartheid struggle and calls for mandatory sanctions against South Africa, and outlines aspirations for deeper Ghana-Burkina Faso integration. He also elaborates on women's liberation as a societal issue beyond feminism, justifies the controversial Popular Investment Effort tax as a means to fund social programs for neglected rural populations, and critiques the pitfalls of foreign aid while asserting the inevitability of African unity driven by ordinary people.
Transcript (diarized)
Speaker 1: Le camarade président qui répondra aux questions des journalistes de la presse internationale, mais pour des raisons de commodité pratique, nous sommes tenus de rester dans le créneau de 60 minutes environ. Donc je vais vous demander d'être à la fois synthétique et précis dans vos questions. Je prévois à peu près 3 volets: la politique intérieure, les relations avec les pays africains et un dernier volet, la politique internationale comme on l'appelle dans notre jargon de journaliste.
Thomas Sankara: Bon, donc on ouvre le volet de la politique intérieure pour ceux qui ont des questions à poser. Camarade président, j'ai simplement une question à poser.
Speaker 1: Enfin, je vais d'abord me présenter.
Thomas Sankara: Je suis Mokhtar Diop, le rédacteur en chef du Politicien de Dakar.
Adrien Bélier: Et je constate que vient de naître au Burkina Faso l'intrus.
Speaker 1: Et je pense que cela est une bonne chose, en tout cas que nous, nous approuvons. Mais je voudrais savoir si c'est une ouverture Concernant la liberté de presse au Burkina, c'est la seule question que je voudrais vous poser.
Thomas Sankara: Bien, je vous remercie. Moi aussi, je sais plus ou moins qu'il existe un journal comme ça qui s'appelle Intrus Burkina Faso. Il m'est arrivé de le lire en passant. Je ne crois pas que cela soit un le symbole d'une ouverture de la liberté de la presse au Burkina Faso, parce que cette liberté de la presse a toujours existé ici. Vous connaissez le caractère frondeur des Burkinabés, vous connaissez leur engouement à écrire, à être souvent pamphlétaire, et vous savez combien il est difficile dans un pays comme celui-là d'interdire la liberté de presse. Certes, on a entendu dire çà et là qu'il n'y a pas de liberté de presse au Burkina Faso parce que dès lors que l'on parle de révolution, dès lors que l'on parle de régime révolutionnaire, l'on voit aussi une certaine rigueur, une certaine austérité et un carcan qui s'impose aux uns et aux autres. Il est vrai, il est indéniable que des hommes qui hier avaient le monopole de la parole, de la plume, de l'écriture, aujourd'hui se sentent quelque peu limités. Non pas par le pouvoir, le pouvoir officiel en place, mais simplement par un peuple qui est de plus en plus conscient et de plus en plus responsable, qui peut discuter, qui ose discuter avec les auteurs des écrits. La censure ne se fait plus seulement entre journalistes et gouvernement, mais la censure se fait aussi entre journalistes et lecteurs grand public. Vous savez très bien en tant que journaliste que le censeur le plus craint des journalistes, ce n'est pas le pouvoir, parce qu'il est toujours favorable pour un journaliste de montrer en quoi est-ce qu'il a été brimé par un pouvoir en place. C'est toujours une auréole pour lui, une gloire même, le phénomène, l'aspect de martyr. Mais le censeur le plus dangereux pour un journaliste, c'est le public. Lorsque le public boude un journaliste, il ne sait à qui s'en remettre. Il faut qu'il se reconvertisse. Alors ce n'est donc pas la liberté de presse qui est ouverte parce qu'elle existait toujours. Je pense que notre pays, notre presse était quelque peu guindée aussi, et c'est certainement une bonne chose que ce journal soit né et qu'il nous fasse, même si de temps en temps il nous égratigne avec quelque peu d'irrespect.
Gisèle Abitso: Gisèle Abitso, journaliste au Quotidien Ouzou Bénin. Vous venez tout de suite de parler de la liberté de presse. Je sais que vous êtes pour la liberté de presse, mais une autre chose est de critiquer et une autre est d'être couvert. Alors dans ce domaine, je voudrais vous demander quelles sont les dispositions qui sont prises pour couvrir les journalistes critiques, surtout dans les pays révolutionnaires.
Thomas Sankara: Merci. Lorsqu'un journaliste un critique chez nous, la meilleure couverture pour lui c'est une fois de plus le peuple. Il est des journalistes, il est des journaux contre lesquels on ne peut plus rien parce que journalistes et journaux sont devenus un peu comme une institution. Non pas que l'on n'a rien à dire, non pas que l'on est content de ce qui est dit et écrit, mais le phénomène s'est imposé par une alliance indiscutable et protectrice entre le journal, le journaliste d'un côté, et les lecteurs, le grand public de l'autre. Je crois que la meilleure couverture pour un journaliste, c'est toutes ces chaînes de lecteurs inconnus, ce grand public qui le protège. Aucun texte ne protégera suffisamment un journaliste, aucune disposition légal ne le protégera suffisamment parce que la loi, on peut toujours la tourner, la retourner un peu comme l'on veut. Mais essayez un peu d'aller dans certains pays franchement qualifiés de pays où sont installées certaines dictatures. Sur d'autres continents. Eh bien, je crois que les régimes eux-mêmes se méfient tellement des journalistes, en ont si peur que, parce que ces journalistes sont connus, lus à travers le monde entier, qu'ils sont obligés de les traiter avec beaucoup d'égards. Je m'empresse de dire, si certains d'entre vous ont été pris en charge, que nous n'avons pas voulu vous gagner par la séduction, mais enfin c'est bien souvent les lecteurs qui sont la meilleure garantie du journaliste. Ce n'est pas le pouvoir, parce que le pouvoir aimerait, comme chacun de nous au monde, même le journaliste, le pouvoir aimerait que l'on dise toujours du bien de lui. Aucun journaliste dans aucun journal n'a jamais accepté la critique d'un lecteur qui envoie une lettre pour dénoncer un article. Donc même le journaliste aimerait qu'on parle toujours bien de lui. La preuve. Alors il faut avoir cette alliance sûre avec son public.
Speaker 1: Question courte, Monsieur le Président.
Thomas Sankara: Est-ce que vous envisagez pour bientôt ou à long terme la mise en place de nouvelles structures politiques dans votre pays? Je ne saurais vous répondre de façon précise. Je puis vous dire simplement que l'évolution normale des structures de direction de la Révolution Burkina Faso peut laisser entrevoir des modifications, des changements, des enrichissements ou des perfectionnements. Mais voir des structures nouvelles, la création de structures nouvelles dépend essentiellement de la maturité politique. Le choix ne se fait pas un peu comme on irait à un supermarché, et ce n'est pas une question de calendrier non plus, c'est une question de maturité des masses populaires auxquelles l'on s'adresse. Dans certains pays, le parti, si c'est au parti que vous avez pensé, Le parti a été décrété, mais quelle vie a-t-il ce parti? Que représente-t-il? Soit une nomenclature, soit peut-être cette chose informelle, diffuse, intangible, inconnue, coupée des masses, mais enfin qui sert à faire bien pour pouvoir déléguer des dignitaires à des manifestations pouvoir les envoyer à des invitations à l'étranger, etc., donner l'impression que l'on est un État moderne, organisé, avec des règles bien connues. Nous disons que le peuple burkinabè est ce qu'il est. Aujourd'hui, il a un niveau donné, demain il aura un autre niveau. À quoi correspondra ce niveau-là qu'on se situe à créer? Nous pouvons le dire de façon prophétique dès à présent. Mais si notre évolution laisse entrevoir des changements et des améliorations de nos structures, c'est tant mieux. Cela voudrait dire aussi que nous ne nous sommes pas installés dans la médiocrité.
Speaker 1: Monsieur le Président, vous avez fêté 3 années de pouvoir. Quels sont selon vous les points positifs et les points négatifs de l'action que vous avez menée depuis 3 ans?
Thomas Sankara: C'est la question à laquelle j'ai le plus de difficultés à répondre parce que les points positifs, peut-être qu'il y en a. Je n'ai même pas la certitude que nous avons fait quelque chose de positif, mais j'ai pu vous dire qu'en tant que chef d'État, voilà 365 jours que j'ai passé à me demander pourquoi nous n'avons pas pu réaliser ceci et cela. Voilà 365 nuits que j'ai passé le temps à me demander, s'il n'y a pas une situation quand même, ce père, un peu plus confortable. Tant il y a à réaliser au Burkina Faso, il suffit simplement de sortir de son bureau, de rencontrer un homme du peuple pour s'apercevoir que ce que l'on a vanté hier comme succès n'est rien par rapport aux problèmes que l'on a en face de soi. Des gens continuent, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards continuent de n'être pas logés, continuent de n'être pas nourris au Burkina Faso. Beaucoup d'enfants continuent de pas aller à l'école. Sur le plan économique, nous continuons d'être terriblement dépendants et nous continuons d'avoir des factures extrêmement lourdes. Nous avons de l'électricité qui coûte cher, nous avons des programmes à réaliser qui n'ont pas encore démarré, nous avons des négociations qui n'ont pas encore totalement abouti. Bref, nous nous demandons si la tâche est finie, si elle connaît une définition finie, cette tâche-là. Finalement, nous avons l'impression qu'au bout de chaque victoire, au bout de chaque succès, se trouve un éternel recommencement, se trouve une nouvelle question, un nouveau problème. L'année dernière, je disais que nous nous étions encore plus trompés et que nous avions commis certainement plus d'erreurs au cours de la deuxième année qu'au cours de la première année. Je vais devoir vous révéler que nous nous sommes encore plus trompés la troisième année. Mais disais-je, nous commettons plus d'erreurs et nous remportons un peu plus de victoires. La croissance exponentielle de nos erreurs peut peut-être laisser entrevoir, peut peut-être décourager quant à nos victoires qui elles croissent de façon arithmétique.
Speaker 6: Mr. President, I'm from Ghana. I noticed there is no English translation, but I can trust that you will be my interpreter because I know you speak English very well. My question is, in which areas will you say your Revolution is succeeding most. Is it the political or economic?
Thomas Sankara: Yeah. Je remercie le camarade ghanéen qui m'a fait la confiance de me demander d'interpréter, de traduire ce qu'il a dit. Mais c'est trop d'honneur pour moi. Il est vrai que le gouvernement du Burkina Faso s'est vu imposer des cours d'anglais. Et chaque semaine, tous les ministres sont obligés de, de suivre des cours d'anglais, ceci pour ne pas convertir avec des erreurs le dollar. C'est toujours utile sur un plan pratique. Mais enfin, nous avons des réalisations, de nombreuses réalisations sur le plan social. Ces nombreuses réalisations sont certainement des victoires qui sont visibles, des victoires dont on parle beaucoup également et qui servent de point d'appui de notre démonstration lorsque nous voulons dire ce que, ce dont est capable la révolution. Mais en réalité, ces victoires-là matérielles ces victoires dans le domaine social n'ont été possibles que par des victoires politiques. Victoire politique qui signifie conscientisation, organisation des masses populaires pour qu'elles aient confiance en elles-mêmes. C'est pourquoi à tort bien souvent l'on oublie ces victoires politiques. Beaucoup, beaucoup de personnes nous écrivent de différents pays pour nous dire leur satisfaction, leur admiration même devant certaines réalisations ici au Burkina Faso. Beaucoup d'élèves, beaucoup de jeunes gens viennent étudier chez nous au Burkina Faso parce que les frais de scolarité, les conditions de scolarité sont certainement plus avantageuses qu'ailleurs. Mais il est curieux de constater que ces personnes-là, en même temps disent, oui, votre pays est bien sur le plan de l'éducation, vous avez remporté des victoires, sur le plan de la santé vous avez remporté des victoires, c'est très bien, mais ce qui n'est pas bien c'est la révolution, c'est le CDR, c'est ceci, c'est cela. Ces victoires n'ont été possibles que parce qu'il y avait un cadre, une organisation, des structures et des moyens politiques pour les promouvoir. C'est pourquoi aussi nous disons, en tout cas nous le pensons, tout ce que nous avons réalisé et qui peut être imité par d'autres pays non révolutionnaires relève simplement du domaine de la détermination, de la confiance en soi, peut-être même de la témérité. Mais il existe d'autres victoires que nous remportons qui ne peuvent être imitées que lorsque l'on est révolutionnaire et que l'on a posé chez soi les conditions d'une véritable révolution. Faute de quoi, si l'on tente cette imitation, eh bien, on tombe dans un gouffre. Alors, les victoires sociales, dans le domaine social, nous sommes très satisfaits de ce que nous avons fait. Bien sûr, il reste beaucoup à faire et il faut certainement pas dormir sur ses lauriers, mais cela n'a été possible que parce que politiquement les conditions ont été créées pour cela.
Adrien Bélier: Adrien Bélier de l'Agence panafricaine d'information. Camarade président, une fois de plus, le conflit, ou plutôt les relations entre le Burkina et le Mali, sont revenus à l'ordre du jour de votre important message de ce matin à la nation et surtout au peuple burkinabé. Je voudrais savoir, ce message bien sûr a été reçu par ses camarades et même au-delà des frontières. Ma question, camarade président, est celle de savoir si ces relations se portent bien avec bien sûr votre voisin le Mali Et surtout si ça n'a pas de handicap au point de vue politique, économique et disons même relation avec les autres voisins. Une autre question, je voudrais la poser une fois pour toutes, car à présent le Burkina a pris vis-à-vis de la situation en Afrique du Sud une position catégorique et surtout un symbole, votre geste a été un grand symbole pour l'Afrique. C'est ce qui prouve à suffisance que votre engagement est direct. Toutefois, dans ce conflit, il y a quelque chose qui n'est pas tellement sûr, c'est que l'Afrique se retrouve pratiquement en deux camps: celle qui accepte les sanctions directes et une autre partie qui ne l'accepte pas. Est-ce qu'on peut conclure devant un tel paradoxe ou plutôt on peut baisser les bras et conclure au pessimisme?
Thomas Sankara: Bien, avec le Mali, nous avons des relations qui ont connu une certaine difficulté. Aujourd'hui, pour nous Burkinabés, il n'est pas— l'heure n'est pas à la comptabilité, à l'énumération des griefs que nous pouvons avoir contre les Maliens pour n'avoir pas fait ceci, pour n'avoir pas fait cela. L'heure n'est pas non plus à la comptabilité de ce que nous, nous avons fait et qui de positif et qui en retour n'a pas été récompensé du côté malien. Je pense qu'il importe pour nous Burkinabés en tout cas d'analyser qu'est-ce que nous gagnons à faire la guerre ou à ne pas la faire. Si la guerre est utile pour notre peuple, nous la ferons. Si elle n'est pas utile, nous ne la faisons pas. Et nous nous apercevons qu'elle n'est pas utile pour nous. Au contraire, elle est un frein. Elle est un frein à tout un programme de développement. Lorsque nous avons des dispensaires à construire. Nous en avons construit 7500 postes de santé primaire. Nous devons les élever au niveau de centres secondaires. Lorsque nous avons un programme social de ce genre-là qui demande que tous nos travailleurs, tous les bras soient mobilisés, que les civils, les militaires, que nos ressources soient mobilisées pour construire des écoles, pour refaire des routes, pour construire des barrages, lorsque nous décidons d'atteindre l'autosuffisance alimentaire, ne plus importer tel ou tel produit, lorsque nous décidons, lorsque nous annonçons des objectifs agricoles, 2 millions de tonnes de céréales, lorsque nous décidons que sur le plan sportif il faut que dans 2 ans le Burkina Faso ait tel niveau, bref, lorsque nous engageons tant et tant de paris Cela veut dire que nous hypothéquons jusqu'à notre sommeil. Nous n'avons plus le repos, nous n'avons plus le temps à autre chose. C'est tout un programme si absorbant que nous ne pouvons accepter d'être divertis un seul instant. Par conséquent, vous comprendrez que la guerre pour nous, elle représente quelque chose de particulièrement dangereux. Même assez fatale. Nous sommes un régime ici au Burkina Faso, nous avons été, comme vous le savez, il faut pas s'en cacher, nous avons été très peu acceptés dans la sous-région dès l'avènement du Conseil national de la Révolution. La presse nationale, la presse internationale pardon, a beaucoup dit sur cette révolution et les langues hostiles ne sont pas prêtes encore de cette terre. Cela veut dire que nous avons à convaincre de notre sérieux et nous ne pouvons convaincre que par les réalisations, la lucidité et la clairvoyance avec lesquelles nous conduisons notre peuple vers un bonheur chaque jour de plus en plus certain. Si nous devions rester au niveau des discours, pensez qu'à ce jour nous ne serions certainement plus là. Donc Nous devons négocier avec qui que ce soit la paix nécessaire pour continuer de réaliser et pouvoir convaincre notre peuple et pouvoir nous imposer à tous, que ce soit ici et ailleurs. C'est pourquoi avec le Mali, lorsque la question nous est posée de savoir qu'avez-vous à répondre à telle déclaration malienne, nous disons que nous n'avons rien à répondre, nous n'avons rien à dire. Au contraire, pour nous, il s'agit davantage de multiplier des gestes qui rassureraient les Maliens, qui montreraient au peuple malien que le peuple burkinabé est soucieux de vivre en paix avec lui, de partager avec lui. En tout cas, ce serait pour nous une honte et un motif valable de suicide que de savoir que les Maliens ont un malheur et que nous, Burkinabè, nous n'avons pas été capables d'aller à leur secours, par, au nom d'une dissension quelconque, et que les Maliens ont dû aller chercher des secours loin, très loin. Et c'est pourquoi j'ai pu vous dire que je vais multiplier des missions auprès du président, du Mali, des missions de tout genre. je vais proposer au président du Mali que les organisations diverses se rencontrent tantôt au Mali tantôt au Burkina que sur le plan professionnel les secteurs d'activité également se rencontrent le plus souvent je vais lui proposer que même nos militaires se rencontrent et qu'ils se rencontrent sans les armes je vais le lui proposer et je pense j'espère que le président Moussa Traoré du Mali, acceptera cela parce que ce sera un moyen de trouver un terrain de compréhension, car les problèmes en ce monde sont essentiellement des problèmes de communication. L'on communique souvent très mal et par conséquent l'on est victime des incompréhensions qui sont, qui ont pu naître. Voilà ce que nous allons proposer au Mali. S'agissant de l'Afrique du Sud, vous constatez l'existence de deux camps au niveau des Africains. Cela ne devrait pas nous étonner. Même lorsque le colonisateur pénétrait ici avec le canon en tête, il a trouvé des Africains pour collaborer avec lui contre d'autres Africains. Ces esclaves dont nous parlons ces esclaves africains. Certes, ce sont les Blancs qui les ont achetés et amenés en Louisiane et ailleurs, mais ce sont des Africains qui ont capturé les Africains. Ce n'était pas le Blanc qui capturait les Africains. Cela veut dire simplement que les intérêts des hommes les amènent à être pour leur peuple ou contre leur peuple. Cela veut dire que les intérêts des hommes les amènent parfois à être même de véritables dangers pour leur propre peuple. Et c'est pas étonnant. Aujourd'hui, l'Afrique du Sud représente un cas, un cas qui devrait indigner tout humain, pas seulement les Africains. Nous estimons que le problème de l'apartheid, ce n'est pas un problème de, ce n'est pas un problème des Noirs, des Africains contre les Blancs. C'est tous les hommes du monde entier. Ici dans cette salle, il y a des Noirs, il y a des Blancs. Bien, je suppose que les Noirs et les Blancs qui sont ici éprouvent bien du plaisir à se retrouver. En tout cas, même s'ils ne sont pas conscients de la chance qu'ils ont à être ensemble, et si brutalement on venait à faire une ségrégation, les Blancs par-ci et les Noirs par-là, ils il leur apparaîtrait de façon brutale et inacceptable une situation de privation et de frustration. Donc chacun de nous ici a besoin que le racisme n'existe point et que nous choisissions les hommes en fonction de ce qu'ils peuvent représenter pour nous, pour nos idéaux et pour nos principes. Il y a des Blancs qui combattent le racisme, il y a des Noirs qui le combattent, il y a des Blancs qui soutiennent le racisme, il y a des Noirs qui, il y a des Noirs également qui les soutiennent. Mais notre position est qu'il faut la violence contre l'Afrique du Sud. Il n'y a pas d'autres raisons, il n'y a pas d'autres solutions. Tous les autres atermoiements, toutes les autres jérémiades sont des diversions pour nous faire perdre le temps, mais il n'y a pas de solution. Les Blancs d'Afrique du Sud racistes se sont installés par la force, ils n'entendent pas partir. N'attendez surtout pas de Pieter Botha qu'un beau s'ouvre, il décide, il décrète que c'est fini pour l'apartheid parce qu'en songe il lui est apparu que c'était un mauvais, un mauvais geste. N'attendez pas cela de sa part parce que toute son existence est réglée sur l'apartheid qui lui permet de vivre et de vivre comme il est. Il ne peut pas changer et il faut le déboulonner par la force. Demain, le jour où des Africains, des Noirs, parce que je suis noir créeront un racisme à rebours contre d'autres Blancs, il faudra comprendre que ce sera par la force et par rien d'autre qu'ils partiront de là. Il faudra les combattre. En tout cas, le Burkina Faso est prêt à combattre tout mouvement raciste également.
Speaker 1: Je pense que nous allons devoir revenir sur la politique intérieure avec 2 ou 3 questions parce que notre ami de la PANA ne nous avait pas compris. 2 ou 3 questions de politique intérieure avant qu'on revienne sur la politique africaine.
Jeanne Berisbille: Oui, Jeanne Berisbille du Journal de Genève. Pour, si l'un des objectifs principaux du plan quinquennal est l'unité nationale, je voulais savoir concrètement comment vous pensez y parvenir compte tenu de la diversité des ethnies, des religions, des langues. Comment créer cette unité? Et puis comment, comment vous situez-vous par rapport à votre administration, ces intermédiaires indispensables?
Thomas Sankara: L'unité nationale, je crois, se forge dans les victoires remportées ensemble, dans les joies commémorées ensemble, mais aussi dans les défaites subies ensemble. Il n'y a rien de tel pour souder une troupe, une équipe, un groupe d'hommes. C'est pourquoi il faut que tous les Burkinabés sentent que ce que nous remportons comme victoire sont leurs victoires, c'est leur victoire. Ce que nous avons également comme défaite, c'est leur défaite. Et nous faisons en sorte que chacun prenne conscience qu'il a, il a une responsabilité dans la mouvance général national. Et cela se réalise en s'investissant, en allant régulièrement aux masses, lesquelles ont été abandonnées jusque-là et malheureusement étaient obligées de se replier sur les seuls cadres existants, les cadres régionalistes. Aujourd'hui, nous voulons faire éclater ces cadres, bien sûr. Comme support, il faut désenclaver des régions, faire des routes, aller vers des populations. Il faut communiquer avec elles, disposer des moyens d'information, les médias, et aussi pouvoir les alphabétiser pour pouvoir leur parler. D'où ces campagnes d'alphabétisation commando que nous avons entreprises. Nous pensons que le problème de l'unité nationale ne se pose pas ici de façon aiguë est dramatique comme ailleurs. Nous pensons que s'il faut parler d'unité, c'est plutôt l'unité des révolutionnaires, et cela est un travail quotidien, un travail, un ensemble de concessions à faire, de tolérance, de patience. Un proverbe de chez nous dit que pour conduire son troupeau de bœufs, le berger seul a besoin d'une canne. Et une seule canne, quel que soit le nombre de bœufs qu'il a à conduire. Mais pour conduire un groupe d'hommes, on a besoin d'autant de bâtons, de cannes qu'il y a d'hommes, parce que chacun obéit et ne comprend qu'un bâton adapté à sa nature. Il y en a qui les veulent mous, il y en a qui les veulent grands, il y en a qui les veulent souples, d'autres les veulent rigides, parfois même épineux. Et il faut accepter de porter avec soi ce fardeau de langage bien approprié à chacun. L'essentiel est que nous parvenions tous au même but, au même objectif. La radio du journal Bingo. Camarade président, la tentatrice malienne Doumbia a dédié une chanson qu'on pourrait appeler d'anthologie.
Jeanne Berisbille: Vous concernant et le président Traoré.
Thomas Sankara: Alors la question, quelle a été votre réaction en écoutant celle-ci?
Jeanne Berisbille: Ma deuxième petite question rapidement, on parle de vous comme étant un grand séducteur.
Thomas Sankara: Quel effet cela vous fait-il? Parce que je vous pose cette question parce que j'ai mené une petite enquête auprès des chanteuses que vous avez reçues il y a quelques jours et la réponse est unanime, vous êtes Monsieur Séducteur. Merci, Monsieur le Président. Monsieur le Président, c'est plutôt, je me présente, Monsieur du journal Le Soleil de Dakar. Vous avez parlé ce matin de mesure de clémence dans votre discours. J'aimerais bien savoir les personnes qui vont bénéficier de ces mesures de clémence et la nature des faits qui leur est reprochée.
Gisèle Abitso: Merci.
Thomas Sankara: La cantatrice malienne est une artiste de talent et aux qualités multiples. Je crois qu'elle a un bel avenir devant elle si elle persévère dans cet art-là. C'est vous dire que ma première réaction en l'entendant chanter, c'est l'admiration pour la dextérité, en tout cas la maîtrise avec laquelle elle pratique son art. Mais je dois aussi vous dire qu'il est gênant pour nous de nous entendre, d'entendre des chansons ou d'autres refrains comme ça qui nous chantent un peu en éloge, cela ne me paraît pas très indiqué. Chaque fois que l'on, chaque fois que l'on s'adonne à ces pratiques, cela nous fait de la peine, beaucoup de gêne, parce qu'en tant qu'être humain, bien sûr, je souhaite être considéré comme quelqu'un qui a fait de belles et grandes choses. Mais je pense qu'on ne peut le dire d'un homme que lorsqu'il n'est plus en mesure de réaliser quoi que ce soit, c'est-à-dire lorsqu'il n'est plus en vie. Parce que ce que vous avez réussi aujourd'hui, demain vous pouvez le détruire, même par inadvertance, sait-on jamais. Par conséquent, on ne doit chanter les hommes qu'au passé. Au présent, chacun de nous a encore beaucoup de chemin à faire. Mais je pense aussi, troisième point concernant cette cantatrice malienne, que en dépit des autres, des aspects qui touchent les personnes et qui peuvent nous gêner, il y a que la musique adoucit certainement les mœurs. Et vous avez pu voir comment la Malienne a été acclamée ici à Ouagadougou au Burkina Faso. Et on peut même se surprendre à se poser la question, s'agit-il d'une originaire du même Mali dont on disait il y a seulement quelques jours qu'il était opposé au Burkina Faso? Eh bien, nous avons commis ensemble. Séducteur, vous savez, il est difficile d'admettre de tels qualificatifs parce que je ne sais pas s'il faut le prendre comme un compliment ou au contraire comme la révélation, une révélation des nombreux vices que l'on porterait. Et puis bon. Vous savez, même, même dans la timidité, l'on donne parfois l'impression d'avoir calculé son geste. Et les donjuans, les séducteurs n'ont pas toujours été des entrepreneurs. Ils ont été des hommes qui ont été fabriqués par les autres, qui ont vu dans leur caractère, dans leur attitude ingénue, plutôt un genre particulier sortant de l'ordinaire. Nous ne sommes pas des séducteurs, nous sommes simplement des hommes qui voulons parler avec la franchise et la spontanéité. Peut-être que cela effectivement peut séduire, si tant il est vrai que parfois autour de soi l'on manque de vérité. Les condamnations, les clémences qui vont être publiées, je crois ce soir ou peut-être demain, je ne sais pas trop, c'est une question maintenant administrative, touche des personnes qui ont posé des actes fort préjudiciables à la révolution dans son ensemble, sur le plan économique, sur le plan de sa sécurité. Mais comme je l'ai déclaré ce matin, nous avons le devoir, tout en en encaissant difficilement ce qui a été fait contre nous, nous avons le devoir de tendre la main et de tenter de racheter, de répécher tous ceux-là qui ont fauté. Peut-être s'apercevront-ils qu'il est vain de chercher à s'opposer à la marche d'un peuple. Par conséquent, je demande à notre ami du Soleil d'écouter peut-être ce soir, en tout cas demain, j'espère, vous Vous aurez plus amples informations sur la liste des personnes.
Speaker 1: Nous allons prendre trois dernières questions de politique intérieure et ouvrir ensuite le chapitre de la politique internationale et africaine.
Thomas Sankara: Mr President, I would first like to associate myself with what my friend said and even go further to ask that if my question can be interpreted or you answer it in English for me. What is the? Are you satisfied with the level of cooperation between Burkina Faso and Ghana, and in which areas would you like to see improvement?
Speaker 6: Bien.
Speaker 1: Peut-être après aligner les trois dernières questions pour que vous les compreniez plus facilement.
Gisèle Abitso: Thomas président, je voudrais aborder le problème de la femme. On vous traite de féministe, mais tout le monde connaît vos objectifs pour la libération de la femme. Pour preuve, dans votre gouvernement, vous en avez trois. Mais pensez-vous que vous pourrez atteindre ces objectifs vu la mentalité de nos sociétés africaines?
Steven Smith: Steven Smith, Radio France Internationale. Je pense ne pas être le seul à être resté un tout petit peu sur ma faim ce matin lors du discours dans lequel on n'a pas parlé de ce qui, je pense, occupe un peu les esprits à Ouagadougou. Je pense notamment à l'effort populaire d'investissement, c'est-à-dire les déductions salariales de 6 à 12%. Tout le monde attendait, s'attendait à ce que ces mesures soient peut-être reprises et d'autres part, il est question d'une grande réforme de la fonction publique, une question très importante. Et je me demande, est-ce que c'est peut-être pour les lendemains de la fête ou est-ce qu'on n'en parlera plus? Et enfin, j'aimerais une précision concernant encore le Mali, comme nous sommes déjà en train de mélanger un tout petit peu. Vous avez dit que si le Mali fait le bonheur des populations vivant dans la frange contestée entre les deux pays, tant mieux, le Burkina Faso ne peut qu'applaudir. Alors, est-ce qu'il faut interpréter ces propos comme si le Burkina Faso acceptait quoi qu'il arrive la décision de La Haye, même si elle était favorable par exemple aux revendications maliennes?
Thomas Sankara: Bien, les relations entre le Ghana et le Burkina Faso sont des relations de révolutionnaire, des relations qui visent au bonheur des peuples ghanéens et burkinabés, les domaines de, les domaines sur lesquels nous sommes satisfaits et ceux sur lesquels nous ne sommes pas satisfaits. Vous savez, une telle œuvre est si immense dans le temps, les exigences sont si nombreuses et les espoirs sont si grands qu'il est difficile pour nous de vous dire quels sont les domaines dans lesquels nous sommes satisfaits et ceux dans lesquels nous ne sommes pas satisfaits. Disons simplement que chacun de nous, Ghanéens comme Burkinabés, souhaite que nous allions encore plus vite parce que nous sommes loin de la vitesse qui pourrait tout de suite nous permettre d'être les témoins des bienfaits d'une telle d'une telle formule d'intégration, surtout lorsque autour de nous nous entendons dire que l'opération est utopique. En même temps, nous voulons donc être les premiers témoins de ce que nous aurons nous-mêmes élaboré. Mais n'allons pas assez vite, à notre rythme, à notre sens du moins, n'allons pas assez vite et Malheureusement, il faut aussi admettre que cela ne saurait se faire d'un coup de baguette magique et par conséquent qu'il faudra attendre avec le temps, compter largement avec le temps. Toutes les grandes nations, les grandes unions se sont faites grâce au temps et le temps c'est peut-être la chose avec laquelle malheureusement nous ne comptons pas suffisamment dans nos programmes. Nous voulons aller vite, très vite. C'est une insatisfaction, mais qui est subjective, mais qui peut se comprendre. Je ne suis pas féministe. Je ne suis pas féministe parce que je ne pense pas qu'il faille prendre un camp, le camp des hommes ou le camp des femmes. Je ne crois pas. Je crois simplement qu'il faut prendre le camp des humains en général. Et ce problème ici, il se pose à nous avec, dans beaucoup, avec beaucoup d'ambiguïté. D'abord parce que la femme au Burkina Faso, et certainement dans beaucoup d'autres pays, dominée par cet impérialisme que tout le pays subit, mais la femme est également dominée par l'homme au nom de la société de type féodal qui a régi les rapports dans notre pays. Voilà une première difficulté. Une deuxième difficulté est que la femme, quand on la dit émancipée, voit sa libération en termes de féminisme, de lutte, de clan des femmes. C'est une erreur grossière et dangereuse parce que que deviendraient les femmes si elles combattaient les hommes? Au bout de chaque victoire il y a la destruction, que deviendraient les femmes? Il ne s'agit pas de cela. Au contraire il s'agit de briser un type de rapport qui est injuste et qui nous dessert tous, nous les hommes et elles aussi les femmes. Quel est-il ce type de rapport? Il est que nous avons conçu la femme comme simplement objet de plaisir et aussi force de travail à exploiter à peu de frais. Il faut que la femme soit libérée. La libération de la femme dépend de la femme et de l'homme. C'est les hommes, c'est toute la société ensemble qui crée des conditions telles que la femme est obligée d'être, de se soumettre à un homme. La société dit chez nous que la femme n'a pas voix au chapitre. La société dit que la femme est l'inférieure de l'homme. Cela est tellement pratiqué que même la femme, lorsque vous l'élevez au rang de l'homme dans les sociétés comme les nôtres, elle est la première à être gênée. Elle a donc un combat à faire. Sur elle-même, contre elle-même. La réalité est aussi que le cercle vicieux est établi et on ne saura jamais qui a commencé. Est-ce la femme qui a commencé par pousser l'homme à avoir des attitudes conquérantes, ou est-ce l'homme qui, par cynisme, par machiavélisme, s'est créé cet esprit de conquérant. Toujours est-il que nous constatons ici combien de femmes font des pieds et des mains, c'est le cas de le dire, pour avoir un mari, pour avoir un foyer, parce qu'on estime que la femme célibataire est une ratée de la société. L'on estime que la femme sans enfant aussi est un malheur. Voilà des valeurs qui oppressent la femme, si bien que dans ces conditions-là, la femme, quelle qu'elle soit, accepte un mari pourvu qu'elle puisse avoir un nom. Cela n'est pas une bonne chose et nous luttons donc contre toute la société. Et croyez-moi que dans le combat pour la réhabilitation de la femme, nous rencontrons autant de difficultés chez les hommes que chez les femmes. Autant d'opposition chez les hommes que chez les femmes. Et ce n'est certainement pas aisé. Comme je le disais souvent à des femmes avec lesquelles nous discutons de ces problèmes, lorsqu'un homme trompe sa femme, c'est grâce à la complicité d'une autre femme. Vous voyez donc comment les femmes s'organisent pour compromettre leur avenir et leur épanouissement elles-mêmes. Les pays et la réforme, les pays d'efforts populaires d'investissement, nous y avons répondu déjà lors de la Conférence nationale des CDR. Nous avions dit que les pays dont avait donné les puits avaient été récoltés et a donné les graines que nous attendions. Par conséquent, nous pensons que la saison qui vient serait une saison où peut-être il faudra plus parler des puits. Nous y avions, nous en avions déjà parlé. Par conséquent, peut-être est-on inquiet en se disant ce serait trop beau. À voir, à connaître sa solution. Mais il faut simplement retenir que dans un pays comme le nôtre, l'épi ne doit pas être perçu comme un malheur, comme un fléau, ou comme même une, une brimade contre des hommes et des femmes. Non, aussi difficile que l'épi, aussi douloureux que puisse être l'épi, Eh bien, il représente la réalité des choses. Où voulez-vous qu'un pays comme le Burkina Faso trouve les moyens pour faire des réalisations comme celles qu'il a faites? Je prends simplement le cas des évacuations sanitaires. Lorsqu'une femme est souffrante, en difficulté d'accouchement, 235 km de Ouagadougou, qu'il n'y a aucun moyen pour la sauver sur place et qu'il n'y a même pas d'ambulance. Eh bien, est-ce que vous pensez que nous, nous pouvons admettre qu'une telle situation se déroule sous nos yeux et que sans que nous ne fassions rien parce que simplement, eh bien, le budget national a servi à payer les salaires et il reste plus rien pour les ambulances? Ce n'est pas normal. Chaque fois que cette question se pose, nous disons aux gens, essayez simplement de vous demander, et si j'étais dans le cas de celui qui bénéficiait des avantages, des bienfaits de l'ÉPI? Il est vrai que nous qui sommes dans les villes, la petite bourgeoisie bénéficie très peu, en tout cas de façon directe, de l'ÉPI. Cela est indéniable. C'est elle-même, c'est même plutôt elle qui supporte le fardeau. Mais pendant combien de temps, faisons un peu le calcul, nous avons passé le temps à payer des fonctionnaires sans nous occuper de nos campagnes, sans nous occuper des 95% de la population? Pendant combien de temps? Combien sont-ils, les fonctionnaires au Burkina Faso? 25 sur 8 millions. Faites un peu le calcul. Quel pourcentage du budget engloutissent-ils? Plus de 75%. Et les autres, que va-t-on faire d'eux? Se laver les mains et puis les abandonner? Si nous disons que nous sommes là pour tout le peuple, eh bien, il faudrait que nous sachions que par que des hommes sont dans les villes avec eau, électricité, d'autres sont ailleurs sans rien et malheureusement n'ont jamais su qu'ils pouvaient même revendiquer un mieux-être. Alors cela nous commande d'être sincère envers nous-mêmes. Je ne pense pas qu'il soit normal qu'un pays comme le nôtre aille demander de l'aide à l'extérieur pour soi-disant développer son pays alors qu'il a maintenu la différence aussi criarde entre les villes et les campagnes. Si nous faisons des efforts à notre niveau et que nous arrivons à un seuil difficile à dépasser sans que nos problèmes n'aient été résolus, eh bien, nous pouvons dans ces conditions-là nous permettre de demander du secours et ceux qui nous comprendront pourront nous aider. Mais avant, ce ne serait pas juste. Là, nous avons, nous avons toujours dit que nous étions tout à fait disposés pour notre part à respecter ce qui sera dit au niveau de la Cour internationale de la justice à La Haye. Nous l'avons toujours proclamé. Même si en même temps que nous allons à La Haye, même si en même temps que nous en appelons à La Haye, car nous avons fait les démarches pour aller à La Haye, eh bien nous sommes quelque peu gênés, que d'être les, les, les, les vedettes, dans tous les journaux chaque jour quand on parle de la situation en Afrique, nous, nous rentrons la tête entre les épaules pour que de grâce on ne soulève pas encore le problème Mali-Burkina, mais invariablement il se trouve toujours quelqu'un pour en parler. Cela nous gêne, nous en avons tellement honte. Nous aurions pu, pour justement ne pas être les vedettes comme nous le sommes, mais tristement nous aurions pu résoudre ce problème entre le Mali et le Burkina dans un village paisible, en nous rencontrant et en en discutant. Nous ne l'avons pas fait, nous avons raté une occasion, c'est dommage. Nous aurions pu également résoudre le problème problème tel que l'OUA l'avait résolu à Lomé en 1975, lorsque cette commission avait clairement, avec des juristes, etc., avait clairement dit ce qui était le plus conforme à la charte de l'OUA. À l'époque aussi, le Mali et la Haute-Volta de l'époque n'ont pas su tirer avantage de ce secours inestimable qui leur avait été tendu. Maintenant, nous le regrettons, nous voilà partant très loin à La Haye. J'ai beaucoup de respect pour La Haye, j'ai beaucoup de respect et d'estime pour cette Cour internationale de justice, mais je dis simplement que pour aller à La Haye, cela nous coûte des billets d'avion, cela nous coûte des frais d'hôtel, cela nous coûte des honoraires. Mais c'est autant d'écoles que nous aurions pu construire ici au Burkina, c'est autant de cahiers, de livres, de craies que nous aurions pu acheter pour équiper nos écoles. C'est autant de médicaments que nous aurions pu acheter pour nos dispensaires. C'est bref, c'est autant en moins dans le bonheur du peuple burkinabé, dans son développement, si nous pouvions éviter ces dépenses-là. Malheureusement, nous voilà à La Haye et la vie à La Haye, je crois, le coût de la vie est assez élevé par rapport à ce qu'il y a à Ouagadougou, à Bamako. Et les billets d'avion, même en charter, tarifs de groupe, quoi que nous les négocions péniblement pour aller à La Haye, nous n'avons pas toujours les réductions souhaitées.
Speaker 1: Si vous voulez bien, nous allons passer alors cumulativement aux deux volets restants. On revient un peu sur la politique africaine et également sur la politique internationale.
Thomas Sankara: Bon, il n'y a pas de questions, ça peut bien.
Jeanne Berisbille: Oui, lorsque vous dites que l'Afrique est aux Africains, nous avons le sentiment que c'est une espérance qui est communiquée, qui se communique à travers toute l'Afrique occidentale, du moins dans la jeunesse. Mais comment se fait-il que certains de vos voisins ne partagent pas du tout cette espérance c'est ce mouvement qui est le vôtre.
Thomas Sankara: Est-ce que vous pouvez me donner un peu plus de précisions? Quels voisins?
Jeanne Berisbille: Non, j'ai l'impression que de nombreux voisins, sinon pas tous, non, mais la majorité de vos voisins, qu'ils soient proches ou lointains, on peut aller au-delà de l'Afrique même, ne partagent pas le goût de révolution du mouvement burkinabé. Quel est votre sentiment là-dessus?
Thomas Sankara: Eh bien, ces nombreux voisins qui ne partagent pas notre engagement révolutionnaire, nous croyons comprendre que c'est vrai, ce que nous faisons peut déranger. En tout cas, nous, nous avons dérangé, nous avons dérangé un ordre qui existait dans ce pays, mais alors définitivement. Et si nous partons du principe que l'ordre qui existe dans ce pays était un ordre convenable pour d'autres, eh bien, nous pouvons déduire, en déduire qu'aujourd'hui nous avons créé une situation qui ne leur profite pas et qui ne leur intéresse pas du tout. Ils s'y opposent, c'est normal. Mais nous disons toujours, ce n'est pas, ce n'est pas une question de choix, ce n'est pas une question de la bonne volonté des uns ou des autres qui permet d'amener ou non la révolution. La révolution, elle vient en fonction des conditions et des contradictions qui se développent dans un pays. Les mêmes causes produisent les mêmes effets partout. Et ceux qui veulent la révolution l'auront, ceux qui ne la veulent pas l'auront. Nous, nous préférons l'avoir maintenant plutôt que de la subir un jour malgré nous. Nous avons choisi la révolution parce qu'elle viendra, elle ne pouvait pas ne pas venir. Nous parlions tout à à l'heure de la question de partage des revenus nationaux entre une minorité de salariés et une grande majorité de non-salariés. Mais cela va durer combien de temps? Eh bien, dites-vous qu'au niveau des peuples, la conscience grandit petit à petit. Et c'est pourquoi il faut faire très attention lorsque l'on fait chemin avec des compagnons qui ont faim alors que vous, vous avez à manger, vous ne voulez pas partager avec eux, il faut faire très attention parce qu'on est en perpétuelle insécurité. Dans votre sommeil, ils vous poignarderont pour emporter vos victuailles parce que vous, vous avez à manger et ils n'ont pas à manger. Pendant votre repas, si votre compagnon est seul il vous regardera avec envie et attendra que vous tourniez le dos pour voler un peu de votre pain. S'ils sont 2, ils comploteront contre vous et vous pouvez encore, s'ils sont 2, espérer que l'un soit sage en disant, bon, tu vas les divertir pendant que moi je prends le pain et on se le partage après. Mais s'ils sont 3, il faut même craindre que le 3e ne veuille même pas entendre parler de simplement vous divertir et qu'il pense que vous assez, c'en est assez, et qu'il faille finir définitivement avec vous. Tous ceux qui mangent devant les affamés sont en insécurité.
Speaker 6: Bien.
Thomas Sankara: Croyez-vous à l'unité africaine? Car au fond, on a l'impression que plus on avance vers l'an 2000, plus l'Afrique est de plus en plus divisée. L'unité africaine n'est pas là aussi, ce n'est pas une question de croire ou de ne pas croire. Je vous dis que nous allons vers un mouvement unitaire, cela s'impose à nous et il faut l'admettre, c'est scientifiquement, il en est ainsi. Bien sûr, dans les limites de notre capacité à percevoir dans le temps, nous trouvons cela un peu utopique, impossible même. Mais l'unité africaine se fera au nom de tous ceux qui ont besoin d'unité. Le Sénégalais qui est ici au Burkina Faso, qui vit au Burkina Faso depuis un certain nombre d'années, il n'a pas attendu la charte de Loya pour venir ici. Et il se moque éperdument, dirais-je, de ce qui se décide à Addis-Abeba, si oui ou non nous avons fait un pas ou non pour l'unité africaine. Les nombreux Africains qu'on a expulsés du Nigeria, ils sont retournés et ils y retourneront. On peut encore les expulser, ils y retourneront. Ils vont au nom de leurs intérêts. Au niveau des dirigeants et ceux qui font l'opinion, parce qu'ils savent parler à la presse et donner ce qui semble être l'orientation normale des choses, eh bien, on pense que l'unité africaine rencontre des difficultés et que finalement c'est une question qui peut être reléguée au calame grec. Mais au niveau des peuples, l'unité africaine se fait chaque jour. Combien d'Africains franchissent chaque jour les frontières, qui pour aller voir, revoir des parents, qui pour échapper au percepteur qui vient le pourchasser pour les impôts, etc. Ils sont très nombreux et ceux-là, ils ont Les Africains, les peuples africains sont en train chaque jour d'effacer les frontières pendant que les gouvernants sont en train de les rechercher, ces frontières. Alors il y a un camp qui dit d'être perdu. Camarade président, ce matin vous avez dit qu'on avait plus besoin d'armes et que s'il faut même vous allez vous débattre une certaine partie des armes disponibles.
Adrien Bélier: Bon, est-ce que ce n'est pas, ce n'est pas là un certain revirement de votre politique? D'ailleurs, si cela était vrai, parce qu'on avait l'impression que pour vous la libération nationale c'est une lutte armée. Bon, et puis au niveau de la réforme scolaire, on a l'impression que cette réforme ne met pas l'accent sur l'enseignement supérieur.
Thomas Sankara: Ne pensez-vous pas que si cela est vrai, ça peut aussi poser le problème de la recherche fondamentale à long terme? Eh bien, nous avons dit que nous n'avons pas besoin d'armes, c'est vrai, nous n'en avons pas besoin. S'il faut que le Burkina Faso sacrifie le peu d'armes qu'il a pour convaincre chacun à se désarmer, eh bien nous le ferions parce que les armes ça coûte cher, les armes ça divertit et puis c'est pas de bons jouets. Et puis sachez que pendant longtemps on a dit que le Burkina Faso était surarmé, extra suréquipé par la Libye qui ferait des débarquements nocturnes. Cela a été dit. On a même écrit dans des journaux, pourquoi ne pas le citer, Jeune Afrique, que nous avions une facture de 25 milliards de francs CFA à payer à Kadhafi. Nous avons essayé de démentir de mille manières le courant. Le message n'a pas pu passer. Nous avons même mis en défi tous ceux qui proclamaient cela de nous produire des peurs que nous devons 25 milliards de francs d'armement à la Libye, au colonel Kadhafi. Nous ne pouvons pas payer des vagues en dehors de la zone franc sans que ceux qui dirigent la zone franc ne soient au courant. Nous ne pouvons pas le faire. Et puis le Burkina Faso n'est pas un pays à même d'avoir 25 milliards dans des sacs pour franchir la frontière. Vous savez, hein, le développement et les carrefours de développement, ce n'est pas comme ça ici. Alors donc nous n'avons pas, n'avons pas, n'avions pas une surabondance d'armement comme on le disait. Et le conflit qu'il y a eu entre le Mali et le Burkina a permis d'ailleurs de mettre à nu le caractère particulièrement pauvre de l'armée burkinabè. Ce que nous avons fait, nous l'avons fait avec simplement des moyens rudimentaires Et puis la conviction que nous étions sur un bon droit, c'est tout. Mais avez-vous entendu parler d'un char Burkinabé? Avez-vous entendu parler de— n'avions rien, nous n'avons rien. C'est un choix aussi qu'il faut faire, bien sûr. Il y a des pays pauvres qui sont surarmés, suréquipés. C'est un choix. La réforme de l'éducation, je voudrais vous informer que cette réforme-là, nous l'avons largement discutée au niveau national. Et au niveau national, elle a été fortement combattue parce que les uns les autres ont trouvé en cette réforme quelque chose de pas tellement, de trop avancé, de trop risqué, etc. Encore une fois, nous, nous avançons au rythme de notre peuple, pas seulement au rythme de nos désirs ou même de de nos prémonitions. Il ne s'agit pas de faire des fuites en avant. Donc là, nous nous sommes dit, cette réforme n'étant pas comprise par notre peuple, si nous l'appliquons, ce serait l'imposer au peuple et le peuple ne la vivra pas comme un moyen de s'épanouir, comme un moyen de son épanouissement, mais au contraire, le peuple va vivre cette réforme comme une dictature. Il faut pas l'appliquer. Et c'est cette décision que nous avons prise. Et c'est pourquoi même la question de l'enseignement supérieur dont vous avez parlé tout à l'heure, alors que j'aurais pu y répondre, j'estime que ce n'est même pas nécessaire parce que la réforme a été mise de côté pour envisager une autre formule. À l'occasion, vous verrez que votre sentiment sera également pris, sinon repris, en compte.
Speaker 1: Quelques, est-ce qu'il y a encore une ou deux questions de politique internationale? Bon, une dernière question alors.
Jeanne Berisbille: Oui, quant à l'aide étrangère au développement, comment éviter le piège du maître à élève?
Thomas Sankara: Je crois que l'aide L'aide asservit celui qui la reçoit lorsque premièrement celui qui dispense cette aide est animé d'intention de domination. Malheureusement, c'est bien souvent le cas dans les placements des capitaux. Mais lorsque aussi celui qui reçoit cette aide la reçoit de façon béate et naïve, en passant quand face de lui, il a eu la générosité faite homme qui vient s'exprimer. Et il faut voir dans l'aide ce qu'elle comporte de négatif et il faut oser le dénoncer. Bien, mais cela ne nous empêche pas pour autant de rechercher l'aide, parce que nous nous disons que en la matière c'est comme un match de football, on s'engage parce que l'on pense que l'on peut gagner. Mais si l'on est persuadé sait que l'on va perdre ne s'engage pas. Nous aussi, en acceptant cette aide, nous pensons que nous sommes suffisamment rusés pour non seulement prendre cette aide, mais même déjouer les plans, les pièges qui nous étaient tendus. Parfois, nous ne réussissons pas.
Speaker 1: Bon, je crois que nous sommes au terme de cette conférence de presse. Nous allons remercier le camarade président pour nous avoir consacré tant de temps malgré les nombreuses occupations de la journée. Je remercie également les confrères de la presse internationale qui ont accepté d'être patients et de poser des questions pertinentes au camarade président. Merci donc et à bientôt.